Le poids de la honte.
Quand la peur de grossir nous pousse à mentir, même à l’hôpital...
Jusqu’où les normes de minceur influencent elles notre rapport au corps ? Parfois, au point de ne plus oser dire son poids, même lorsque notre santé en dépend.
Un chiffre qui devient difficile à prononcer. Imaginez la scène.
Vous êtes à l’hôpital. Un soin se prépare et un professionnel de santé vous demande votre poids, une information qui peut être nécessaire pour adapter votre prise en charge.
La question est simple. Presque banale.
Mais elle est posée devant plusieurs personnes.
Vous n’avez pas le temps d’anticiper, vous ne savez pas comment exprimer votre gêne et vous n’avez pas envie de vous exposer. Alors, spontanément, vous annoncez un poids inférieur à la réalité.
Vous passez à autre chose. Puis, plus tard, vous réalisez que cette réponse aurait pu avoir des conséquences sur votre sécurité médicale.
Pourquoi en arriver là ? Pourquoi un chiffre, qui n’est finalement qu’une donnée corporelle, peut-il devenir si difficile à communiquer ?
Cette situation interroge. Car si le poids peut être une information médicale aussi ordinaire que la taille, il est aussi devenu, dans notre société, une donnée chargée de jugements, de comparaisons et parfois de honte.
Et ce que nous avons appris à penser de notre corps ne disparaît pas simplement lorsque nous franchissons la porte d’un hôpital.
Quand notre poids ne nous appartient plus tout à fait
Nous vivons dans une société qui valorise la minceur et qui associe encore trop souvent le corps à la volonté, à la discipline ou à la réussite personnelle.
Les kilos perdus sont félicités sans que l’on sache toujours dans quelles circonstances ils l’ont été. Les kilos pris peuvent susciter des remarques, des conseils non sollicités ou des jugements, parfois même sous couvert de bienveillance.
À force d’entendre ces messages, nous pouvons finir par regarder notre corps à travers les yeux des autres.
Le poids cesse alors d’être un simple chiffre. Il devient quelque chose que l’on souhaite contrôler, dissimuler, justifier ou modifier pour se sentir davantage acceptable.
Pour certaines personnes, cette pression nourrit une relation douloureuse à l’alimentation : restrictions, compulsions, crises d’hyperphagie, alternance entre contrôle et perte de contrôle. Pour d’autres, elle se traduit par une insatisfaction corporelle persistante, une peur de grossir ou une appréhension du regard extérieur.
Les troubles des conduites alimentaires (TCA) ne se résument pas au contenu de notre assiette. La place que nous accordons au poids, la manière dont nous percevons notre corps et les émotions qui y sont associées peuvent aussi participer à notre souffrance.
Et cette souffrance ne concerne pas uniquement les personnes ayant un TCA diagnostiqué.
Nous pouvons ne jamais avoir reçu de diagnostic et pourtant redouter de donner notre poids, éviter une pesée ou craindre le regard d’un professionnel de santé.
Le problème n’est pas le chiffre en lui-même. C’est tout ce que nous avons appris à lui faire signifier.
À l’hôpital aussi, nous restons des êtres humains
Demander le poids d’une personne peut être médicalement nécessaire. Dans certaines situations, cette donnée intervient dans le choix ou le dosage d’un traitement. Il est donc essentiel que l’information transmise soit fiable.
Mais entre la nécessité de recueillir une donnée et la manière de la demander, il existe une différence.
Une question posée à voix haute, devant d’autres patients ou des accompagnants, peut sembler anodine pour la personne qui la pose. Pour celle qui doit y répondre, elle peut devenir une exposition subie.
C’est précisément pour cela que la confidentialité compte.
Dans des structures de soins soumises à des contraintes de temps, de personnel et de rentabilité, les échanges peuvent parfois devenir très fonctionnels. Les questions s’enchaînent, les informations sont recueillies, les procédures avancent.
Et l’on risque d’oublier qu’en face de soi, il n’y a pas seulement un dossier à compléter, mais une personne avec son histoire, ses vulnérabilités et ses limites.
Il ne s’agit pas d’accuser les soignants individuellement. Beaucoup travaillent dans des conditions difficiles et font de leur mieux. Il s’agit de rappeler que la qualité d’un soin ne dépend pas uniquement de sa dimension technique.
Elle dépend aussi de la manière dont la personne est accueillie, considérée et mise en confiance.
Car une question peut être parfaitement légitime sur le plan médical et néanmoins difficile à vivre dans certaines circonstances.
Une donnée peut être banale pour celui qui la demande et sensible pour celui qui doit la donner. Les deux réalités peuvent coexister.
Quand protéger son image peut mettre sa santé en danger
Pourquoi une personne donnerait elle un poids inexact alors qu’elle sait que cette information peut être importante pour sa prise en charge ?
Parce que nous ne réagissons pas toujours en fonction de ce que nous savons rationnellement.
Face à une situation inconfortable, nous cherchons parfois à faire disparaître le malaise le plus vite possible. Éviter un jugement, ne pas attirer l’attention, ne pas avoir à se justifier : la protection immédiate prend le dessus.
Dans le cas évoqué au début de cet article, annoncer un poids inférieur à la réalité peut sembler, sur le moment, plus facile que d’exprimer son inconfort devant plusieurs personnes.
Mais cette stratégie peut avoir des conséquences.
Selon le soin concerné, une donnée pondérale inexacte peut fausser une décision médicale ou un calcul de dosage. Sans connaître le traitement en question, il est impossible de déterminer les conséquences précises d’une telle erreur. Le risque suffit néanmoins à rappeler l’importance de communiquer une information exacte.
Il ne s’agit pas de culpabiliser les personnes qui ont déjà vécu une situation semblable. La honte n’aide pas à trouver une meilleure solution.
Il s’agit plutôt de comprendre ce qui peut nous empêcher de dire la vérité, même lorsque nous savons qu’elle est importante.
Nous pouvons comprendre intellectuellement qu’un chiffre ne définit pas notre valeur et continuer, malgré tout, à ressentir de la honte lorsqu’il est question de notre poids.
C’est aussi pour cela que l’autocompassion est essentielle : elle nous permet de regarder nos réactions avec davantage de compréhension, afin de pouvoir progressivement faire d’autres choix.
Que répondre si l’on vous demande votre poids devant tout le monde ?
Il n’est pas toujours facile de trouver les bons mots lorsque l’on est pris au dépourvu. On peut se sentir gêné, perdre ses moyens ou répondre trop vite pour mettre fin à une situation inconfortable.
Avoir quelques phrases en tête peut alors aider à retrouver une marge de manœuvre.
L’objectif n’est pas de refuser une information médicalement nécessaire. C’est de pouvoir la transmettre dans des conditions plus confortables, sans avoir à s’exposer inutilement.
Si vous souhaitez parler à l’écart :
« Je préfère vous donner cette information à l’écart. Est-ce possible ? »
Si vous souhaitez comprendre pourquoi cette donnée est nécessaire :
« Pouvez-vous m’expliquer pourquoi vous avez besoin de cette mesure pour mon soin ?"
Cette question permet de comprendre l’utilité médicale de la mesure. Elle ne signifie pas que vous refusez de communiquer votre poids.
Si le sujet est sensible pour vous :
« C’est un sujet sensible pour moi. Je souhaite vous répondre, mais pas devant tout le monde. »
Vous n’avez pas besoin d’expliquer pourquoi votre poids est un sujet délicat. Vous pouvez exprimer votre limite sans raconter votre histoire personnelle.
Si vous avez déjà donné un poids inexact :
« Je voudrais rectifier ce que je vous ai indiqué. J’étais mal à l’aise et je n’ai pas donné mon poids exact. Je préfère vous communiquer la bonne information pour ma prise en charge. »
Il est possible de rectifier une réponse, même après coup. Vous n’avez pas à vous punir pour votre réaction initiale : vous pouvez simplement transmettre l’information correcte.
Si vous ne connaissez pas votre poids exact :
« Je ne connais pas mon poids actuel avec précision. Est-il possible de me peser dans des conditions où je me sentirai plus à l’aise ? »
Si le poids est nécessaire au soin, mieux vaut le préciser et demander une mesure fiable plutôt que de donner un chiffre au hasard ou volontairement minoré.
Ces phrases ne garantiront pas que chaque échange se déroulera parfaitement. Elles peuvent néanmoins vous aider à exprimer un besoin, à demander une explication ou à corriger une information sans vous sentir obligé de vous justifier.
Et si vous vous sentez incapable de les prononcer sur le moment, cela ne signifie pas que vous avez échoué. Vous pourrez toujours revenir sur l’échange lorsque vous vous sentirez davantage en mesure de le faire.
Et si nous apprenions à nous parler autrement ?
Lorsque nous ressentons de la honte par rapport à notre corps, nous avons souvent tendance à ajouter une seconde souffrance à la première : nous nous reprochons notre réaction.
Nous nous disons que nous aurions dû prendre du recul, que ce n’était qu’une question ou que nous aurions dû être capables de répondre autrement.
Mais que dirions nous à une personne que nous aimons si elle nous racontait cette même expérience ?
Lui reprocherions nous son manque de recul ? Ou chercherions nous à comprendre pourquoi elle s’est sentie en difficulté ?
L’autocompassion consiste notamment à nous accorder cette même compréhension. Elle ne signifie pas que tout comportement est sans conséquence, ni qu’il ne faut jamais chercher à changer. Elle nous invite à reconnaître nos difficultés sans ajouter du jugement à ce que nous vivons déjà.
Nous pouvons avoir honte de notre poids et apprendre à ne plus laisser cette honte décider à notre place.
Nous pouvons avoir une relation compliquée à notre corps et mériter, malgré tout, des soins respectueux.
Nous pouvons avoir réagi d’une manière qui ne nous convient pas et choisir, la prochaine fois, une réponse plus protectrice pour notre santé.
Notre corps n’a pas besoin de correspondre à une norme pour mériter notre attention et notre considération.
En parler, c’est déjà ouvrir une porte
La relation au poids est parfois si chargée émotionnellement que nous finissons par ne plus en parler. Nous évitons le sujet, nous minimisons ce que nous ressentons ou nous faisons comme si cela n’avait aucune importance.
Pourtant, mettre des mots sur une difficulté peut être une première étape pour mieux la comprendre.
Cela peut commencer par la lecture de cet article, par une conversation avec une personne de confiance ou par quelques mots échangés avec un thérapeute.
Il n’est pas nécessaire d’avoir un TCA diagnostiqué pour parler de son rapport au corps. Il n’est pas non plus nécessaire d’attendre que cette difficulté devienne envahissante pour chercher à l’apaiser.
Si votre poids occupe une place importante dans vos pensées, influence vos décisions ou vous empêche parfois de demander les soins dont vous avez besoin, cette souffrance mérite d’être entendue sans jugement.
Et si vous vous reconnaissez dans la situation évoquée au début de cet article, vous pouvez commencer par une question simple : qu’est-ce qui m’aurait aidé à me sentir suffisamment en sécurité pour répondre autrement ?
Pas pour vous reprocher votre réaction. Pour mieux comprendre vos besoins et vous donner davantage de possibilités la prochaine fois.
Car il ne s’agit pas seulement d’apprendre à parler de son poids. Il s’agit aussi de retrouver la possibilité de prendre soin de soi sans avoir le sentiment de devoir d’abord se justifier d’avoir un corps.
Votre poids est une donnée. Il n’est ni votre valeur, ni votre mérite, ni une condition à remplir pour avoir droit au respect et aux soins.
Et si nous commencions par là ?
Parlons en.






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